Quelques extraits de la biographie brève Une vie formidable, rédigée par France Brel
Dans ces quelques pages qui résument, à l'extrême, la vie de mon père, je souhaite insister, non seulement sur la cohérence de sa vie mais également sur celle qui se dessine entre elle et son œuvre. En effet, au-delà du mouvement incessant et varié de ses activités, l'homme et l'artiste Brel se déploient sur scène, comme dans la vie, en étroite cohérence, poursuivant les mêmes rêves, les mêmes ambitions de liberté, luttant constamment contre le pire ennemi, l'ennui.
France
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C'est peu avant l'aube du 8 avril 1929, au 136 de l'avenue du Diamant, à Schaerbeek, l'une des communes de Bruxelles, que mon .
Le père de Jacques, Romain Brel, courageusement attiré par l'aventure, quitte sa Flandre natale en 1909, pour installer, dans des conditions bien difficiles, des comptoirs commerciaux sur le vaste territoire du Congo. Homme bon, solitaire, discret et responsable, mon grand-père, depuis son retour en Belgique en 1927, dirige avec son beau-frère Amand Vanneste, la cartonnerie Vanneste et Brel implantée sur la commune d'Anderlecht.
Lisette, la mère de Jacques, femme joyeuse, généreuse et attentionnée pour chacun cherche sans cesse à faire plaisir. Un lien de grande tendresse unit Jacques à sa mère. Ma grand-mère et mon père se ressemblent par leur sensibilité aux autres, leur générosité, leur attrait commun pour le rire et leur sens du spectacle et de la fête. Tous deux apprécient la musique, les chansons. Lisette a fait un peu de théâtre dans sa jeunesse et aime prendre la plume pour écrire de longues lettres où elle sème généreusement, tel un médicament, des mots qui viendront couvrir de soleil ceux qui souffrent. Jacky est également proche de sa mère par leur attrait commun pour l'écriture et .
J'ai toujours aimé écrire. En classe, j'étais nul dans toutes les matières, sauf en rédaction : chaque mot avait pour moi une couleur et un son qui lui étaient particuliers.
Interview de Jacques Brel par Jacques Chancel dans Bayard, 15/05/1960.
Durant les vacances scolaires, mon père séjourne régulièrement en famille à la mer du Nord. Sur la plage, ou face au vent, narguant les vagues à la proue d'un brise-lame audacieux, Jacky rêve de voyages lointains dans le creux tiède .
Mon père devient alors capitaine de vaisseau, en partance vers le mystère d'îles lointaines.
J'avais envie d'être Vasco de Gama ou bien Cook ou Magellan. Ça devait être prodigieux, ces gens qui partaient chercher les Indes et il n'y avait que ce paquet de terre, qu'on appelle l'Amérique, entre les deux. Ces gens partaient et avaient une folie véritable… J'aurais bien aimé pouvoir faire ça.
Interview de Jacques Brel dans L'Affiche du monde, France Inter, 14/12/1967.
Quand il retrouve ses copains dans les terrains vagues de son quartier, qui, durant une heure ou deux, se transforment alors en plaines de jeux, Jacky s'invente des aventures, s'imaginant régulièrement devenir Buffalo Bill.
Le 10 mai 1940, les avions allemands envahissent la Belgique : la guerre est déclarée. Âgé de 11 ans, Jacky n'oubliera jamais ces années sombres, expliquant :
La guerre est arrivée au moment où j'aurais dû me rendre compte que j'étais fils de bourgeois.
Interview de Jacques Brel par Dominique Arban dans Entretien avec, France Culture, 27/07/1967.
Mon père ne s'intéresse pas beaucoup aux études. À l'Institut Saint-Louis à Bruxelles, où il tente difficilement de poursuivre sa formation secondaire, les seules matières qui l'intéressent vraiment sont l'histoire et le français. Souvent premier de classe en déclamation, ses rédactions sont régulièrement saluées par son professeur, l'abbé Dechamps.
En 1942, alors que la guerre s'éternise, les loisirs pour les enfants se réduisent. Cependant, au collège, mon père reçoit de son professeur l'autorisation de créer, avec des copains de sa classe, une troupe de théâtre. Désormais c'est avec joie et succès que Jacques participe à de nombreuses pièces sur la petite scène de la salle des fêtes de l'Institut, ayant la satisfaction de se faire remarquer autrement que par la faiblesse de .
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Fin de l'année 1946, mon père entre dans un mouvement de jeunesse bruxellois, la Franche Cordée. Une belle et solide amitié se construit dès la première rencontre entre mon père et l'initiateur du mouvement, . Ce dernier lui offre un cadeau extraordinaire, celui de la confiance, en acceptant que mon père présente chez lui des spectacles que Jacques commence à écrire.
Hector, qui apprécie l'ardeur et les enthousiasmes de la jeunesse, et en particulier ceux de Jacky, devient son père spirituel et l'encourage, sans retenue, à écrire tous les textes qu'il imagine.
À la Franche Cordée, semblable à la vigueur de l'éclatement d'un bourgeon, Jacques s'épanouit et quitte son manteau d'isolement, porté si souvent durant l'enfance.
Je me suis occupé de la section théâtrale d'un groupe de jeunes qui s'appelait la Franche Cordée. Nous allions distraire les malades des hôpitaux. Je ne me suis jamais senti attiré spécialement par le théâtre, mais cette activité répondait à un besoin de créativité et me faisait échapper à la vente du carton, car pendant cinq ans, j'ai été collaborateur de mon père, industriel, qui vendait du carton. Je n'arrivais pas à me persuader que ça pouvait être le but de ma vie.
Interview de Jacques Brel par Claude Obernai dans Femme d'aujourd'hui, 07/08/1954.
C'est dans ce mouvement de jeunesse bruxellois que mon père rencontre sa future femme, surnommée par tous, .
En entrant à l'usine, mon père se contente d'obéir aux directives du sien, n'ayant pas eu d'autre choix, vu son échec scolaire. Mais au fil des mois et des années il cherche à prouver de quoi il est capable. Il rêve de s'investir dans une nouvelle orientation professionnelle qu'il choisirait lui-même et ose imaginer quitter l'usine et sa sécurité.
Il veut changer de métier et réfléchit à différentes possibilités. Pourquoi ne pas devenir cordonnier ou éleveur de poules, tout en continuant à écrire des chansons pour les chanter à la Franche Cordée ?
En réalité seule l'activité joyeuse et généreuse du week-end à La Franche Cordée lui donne l'impression de vivre. Mon père s'interroge : comment retrouver, dans sa vie d'adulte, ce frisson d'intensité et de liberté, jamais oublié, né en lui durant l'été 1946 ?
À un moment donné, je me suis dit que j'aimerais avoir l'impression de faire quelque chose de plus constructif pour la société que de vendre des cartons.
Interview de Jacques Brel par M. Penen dans La Semaine d'Averbode, 14/08/1955, n°33.
Constatant, avec évidence, que son mari a besoin de plus d'intensité dans sa vie, ma mère l'écoute et lui donne son accord à chaque nouveau projet qu'il imagine. Elle lui accorde toute sa confiance pour commencer « autre chose ».
Aimant les mots et les récits, mon père ne peut s'empêcher d'écrire sans cesse, des articles, des petits spectacles, des chansons. Il a l'impression de mener deux vies de front : celle de l'usine en semaine et celle de , les week-ends.
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Mon père s'ennuie à périr dans son travail à la cartonnerie familiale mais, de tempérament responsable tout comme son père, le jeune marié sait très bien qu'il doit assumer et nourrir sa famille. Il ne peut se permettre de partir, sur un coup de tête, vers l'inconnu.
Le départ de Bruxelles, j'avais vingt-trois ans, et en réalité je crois que je m'ennuyais. Quand maintenant je cherche la raison profonde de ce départ, je crois que je m'ennuyais à hurler.
Interview de Jacques Brel par Madeleine Lahaye, RTB, 06/01/1966.
C'est vraiment trop idiot de quitter n'importe quel coin du globe pour arriver à Paris, faire des chansons. Il faut une arrière-pensée qui était la continuité de mon rêve. Je ne suis pas un héros d'avoir quitté Bruxelles. Je ne savais pas du tout ce qu'était Paris. Je savais encore moins ce qu'était la chanson. Cet acte relève plus de la folie.
Interview de Jacques Brel par Dominique Arban dans Entretien avec, France Culture, 27/07/1967.
En septembre 1953, chaleureusement soutenu par sa femme, sa famille, ses amis et la direction de l'usine, Jacques part pour Paris avec, sous le bras, et la ferme intention de se faire connaître comme un auteur de textes.
Mais personne ne s'intéresse, ni à lui, ni à ses écrits. C'est le début, pour mon père, de la traversée d'années très difficiles, sans argent, ni contrat, ni avenir, loin de Bruxelles, du confort et de la sécurité qu'il a décidé de quitter. Lui, qui voulait fuir l'ennui, rencontre le manque, mais heureusement .
Quand je suis arrivé à Paris je ne connaissais personne, j'ai passé des auditions partout et on n'a pas voulu de moi, bien sûr. Cela a duré un an, un an et demi, et puis, petit à petit, on les a à l'usure finalement (rires). On passe huit jours dans un cabaret, quinze dans un autre, puis ça démarre doucement.
Interview de Jacques Brel dans Carillon de midi, RSR, 01/11/1957.
Parmi ses nombreuses rencontres dans ce monde particulier du spectacle et de la variété, mon père ne reste pas insensible au charme d'une chanteuse, débordante de vie et de joie, qui s'étonne de la générosité de mon père, . Par leurs rires et leurs joies de vingt ans partagés, elle devient sa muse et inspire à mon père de nouvelles chansons. Entre deux crises de remords pour ses infidélités, mon père, sous les conseils de Suzanne, se laisse convaincre de mettre à son répertoire une chanson d'amour.
C'est ainsi que, trois ans après son arrivée à Paris, en 1956, le public accueille pour la première fois avec enthousiasme une nouvelle chanson de mon père : Quand on n'a que l'amour.
À ce moment-là, mon père sort de l'anonymat et les journalistes commencent à évoquer le chanteur Jacques Brel dans la presse, à la radio et à la télévision. Se souvenant que, ni la chanson, ni la recherche de la célébrité, ne furent ses intentions et ses objectifs en arrivant à Paris, mon père explique qu'il considère que son métier de chanteur ne reste, pour lui, qu'une fonction passagère :
La chanson n'est pour moi que le seuil de ma carrière. J'écrirai évidemment des chansons jusqu'à la fin de ma vie, mais je voudrais écrire des livres, du théâtre. Je compte poursuivre mon tour de chant quatre à cinq ans encore et puis, même si les nouveaux dieux de l'Olympe ne m'y forcent pas, je crois que j'abandonnerai la chanson pour commencer ma vraie vie, car la vie ne sert à quelque chose que si l'on s'y engage. Or la chanson est, à mon avis un engagement assez superficiel encore… et puis je ne suis même pas un vrai compositeur, je suis plutôt un chansonnier.
Jacques Brel dans Le Blé, Jean-Jacques Tessun, 07/1957.
Ayant commencé ce métier de chanteur, motivé par une nécessité financière, il espère assumer cette fonction mais pendant quelques années seulement. Les notions de succès, d'ambition, de stratégie, de publicité, de rentabilité, de renommée dont il entend parler sans cesse autour de lui, l'étonnent.
Lui préfère préserver sa simplicité. Comme au temps de sa jeunesse, mon père découvre qu'il est heureux sur les routes de la liberté, sur les itinéraires des étapes de ses tournées roulant vers des personnes à rencontrer.
Accepté désormais dans les milieux artistiques, mon père, qu'on surnomme volontiers Le Belge, se rapproche de musiciens de grande qualité comme François Rauber qui l'accompagne dès 1955 au piano, devenant son orchestrateur attitré pour tous ses enregistrements. Par la suite, rencontré au Théâtre des Trois Baudets, dès 1957, et dans toutes ses tournées le pianiste le suit.
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En 1959, Jacques écrit et enregistre deux autres chansons qui vont le faire connaître de tous : La Valse à mille temps et Ne me quitte pas.
Une nouvelle vie commence, une nouvelle aventure. La route du succès s'ouvre devant lui et le voilà emporté dans un tourbillon, se déplaçant de ville en ville, chantant sur toutes les scènes grandes et petites, écrivant sans cesse de nouvelles chansons et rentrant régulièrement à Paris pour les enregistrer.
Durant les longues heures qu'il passe en voiture, mon père est heureux, certes de pouvoir se reposer, mais surtout d'écouter de la musique classique. Son compositeur préféré est Maurice Ravel et il partage cette passion avec son pianiste Gérard Jouannest.
La musique est la seule chose que j'aime passionnément. Je n'ai appris la musique qu'après avoir commencé à chanter. Je ne peux me détendre qu'en écoutant de la musique. De la grande musique. « Daphnis et Chloé », par exemple.
Jacques Brel dans « Jacques Brel demeure Monsieur Anticonformisme », Claude Barret, 1962.
Écrire reste son intention première. Puisant son inspiration dans des émotions de son enfance, avec l'ardeur de son adolescence, sans concession, il dénonce l'injustice, la tricherie et l'hypocrisie, comme dans Ces gens-là, interprété tel un rap avant l'heure, parle de la mort dans Le Moribond et avec humour démontre qu'il ne se prend pas au sérieux dans son métier de baladin, en chantant Les Bourgeois.
Habité par ce besoin d'écrire et de raconter des histoires, mon père, qui a toujours sur lui de quoi prendre des notes, observe les autres, toutes ces personnes qu'il rencontre, tentant de les mettre en scène dans ses chansons, sans toutefois s'oublier. Il travaille sans cesse ses textes qui chantent la vie, les hommes, leurs espoirs, leurs fragilités, leurs questions et qui décrivent des personnages comme dans un tableau.
Mon père songe-t-il encore au texte, Conte pour rire et pour pleurer, qu'il écrit en 1949, évoqué dans mon livre ?
Malgré sa fatigue, mon père n'arrive pas à refuser les demandes, il accepte d'aller chanter partout car, pour lui, qu'importent les circonstances et les conditions. N'ayant aucun souhait ni revendication, il s'adapte à toutes les situations, mais toujours avec le qui le taraude. Il sillonne les routes et se produit dans des villes, petites ou grandes, dans des villages oubliés, sur de simples tréteaux provisoires, lors des foires à bestiaux, dans la canicule de l'été, sous les rafales des pluies d'orages, ou sur les .
Mais Jacques et sa troupe de baladins est également sollicité pour des destinations lointaines et des scènes prestigieuses.
Je ne fais ni projet, ni plan à long terme. Je vis au jour le jour. Je bouge. C'est important, c'est essentiel pour moi de bouger. De changer de décor, de climat, d'entourage. Rien à faire : je suis un nomade.
Interview dans Femmes d'aujourd'hui, 16 juin 1966.
Cherchant aussi à assouvir son besoin d'aimer les hommes, il espère chaque jour rencontrer des personnes à découvrir, qu'il écoutera et avec qui il parlera durant la nuit. Peut-être pour mieux trouver un remède à son sentiment de profonde solitude ?
J'aime la chaleur. En réalité, j'aime cette espèce de remède que je cherche depuis toujours à cette solitude. C'est ça que j'appelle la chaleur. J'aimerais passionnément la certitude de ne pas être seul.
Interview 10 questions à Jacques Brel, Claude Dufresne, France Inter, INA, 14/01/1963.
Obligé un jour de relier rapidement deux villes de tournée pour y assumer une prestation, mon père a l'occasion de faire un vol dans un petit avion de tourisme. Ce jour-là naît en lui une grande passion, celle de l'aviation.
Rapidement, mon père décide de devenir pilote, retournant à l'école pour étudier, comme au temps du collège, mais désormais la joie au cœur, pour mieux s'évader encore vers la liberté dont il a tant besoin.
J'en avais envie depuis 20 ans. Au début, ça ne s'est pas fait parce que je n'avais pas de sous du tout et puis j'en rêvais, vraiment souvent. J'en avais envie.
Interview avec Jacques Danois, RTL, 13/11/1963.
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L'un de ses amis, pilote également, lui fait découvrir à son tour une autre passion, le plaisir de la navigation à voile. Mon père se laisse alors entraîner par une nouvelle destination de liberté, celle de la mer, comme au temps où il la regardait sur les plages de son enfance, rêvant de voyages lointains.
Désormais, quand il souhaite se reposer et interrompre durant quelques jours le rythme effréné de sa vie de tournée, tels les marins d'Amsterdam, il peut quitter le port et filer vers le large à la barre de son voilier.
Comme en 1953 quand il espérait quitter l'usine, mon père rêve aujourd'hui d'arrêter sa vie de tour de chant et souhaite, avec la même détermination qu'avant, s'accorder plus de temps pour, encore et toujours, rencontrer les hommes et accorder du temps à ses nouvelles passions, le bateau et l'aviation.
C'est à l'automne 1966, avant son passage à l'Olympia à Paris, que le public apprend la décision de mon père . Au micro des nombreux journalistes qui s'emparent de cette information, il précise toutefois qu'il honorera ses contrats signés, expliquant également qu'il continuera à écrire des chansons et à les enregistrer, car il ne peut vivre sans écrire.
En 1967, une nouvelle aventure pointe à l'horizon : traduire en français une comédie musicale américaine, pour la présenter à un public francophone. L'Homme de la Mancha est un spectacle long, sans entracte, qui met en scène le double rôle de Cervantès et de son héros Don Quichotte. Ce qui séduit particulièrement mon père, dans cette nouvelle aventure, est de pouvoir incarner le triomphe du rêve et de transmettre sa quête d'absolu.
Je n'ai jamais eu un métier bien précis. D'abord j'ai vendu du carton, puis j'ai écrit des chansons, et comme personne ne voulait chanter les chansons je me suis mis à les chanter moi-même. Et puis j'ai été un peu comédien, puis il y a la comédie musicale et puis le cinéma. Puis maintenant la mise en scène. Tout ça fait partie de la même famille. C'est la même chose, mais les modes d'expression sont un peu différents, mais pas très différents.
Interview avec Jacques Mercier, 05/07/1971.
Dans son second film intitulé Le Far West, mon père se souvient encore et encore de ses rêves d'enfant, quand, dans les terrains vagues de son quartier, il s'imaginait chassant le bison ou cheminant sur les routes de l'Ouest. Le scénario regroupe quelques inadaptés et naufragés de la vie autour d'un ultime espoir de vivre selon l'intensité de leur cœur, continuant leurs jeux d'enfants.
J'ai toujours eu une recherche d'une espèce de Far West parce que c'était l'époque. L'enfance, c'était la grande époque des cowboys et des Indiens…
Interview avec Dominique Arban, France Culture, INA, 07/1967.
Le droit de rêver encore
Quelques mois plus tard, en février 1974, mon père achète un voilier de 19 mètres, l'Askoy II, avec le projet de faire un tour du monde devant durer trois ans. Il me demande de l'accompagner et j'accepte avec joie.
Il souhaite prendre du recul, s'éloigner, mais pas trop toutefois, car son grand ami de toujours, Jojo, est malade et Jacques espère le voir à bord dans quelques semaines.
Sans avoir eu la moindre préméditation de s'y installer un jour, mon père fait escale aux îles Marquises en novembre 1975, dans une baie de l'île d'Hiva-Oa. Constatant que les habitants y parlent français, il se réjouit de ce confort linguistique et, épuisé par la traversée du Pacifique, il décide de vendre le voilier et s'installe dans une petite maison.
Sur cette île où personne ne le connaît ni ne le dérange pour des futilités de célébrité, souhaitant, comme au temps de la Franche Cordée, aider ceux qui le lui demandent, il se sent heureux de vivre dans une simplicité si difficile à pratiquer dans ses fonctions et sa célébrité.
Afin de retrouver la joie d'aller caresser les nuages, il achète un petit avion qu'il baptise Jojo, en hommage à l'ami disparu et qu'il n'a point revu, mais dont il peut ainsi encore prononcer le prénom.
En 1977, Jacques apprend que son ami Eddy Barclay fait face à des difficultés financières. Mon père n'a pas oublié que ce producteur lui avait ouvert les portes de ses studios d'enregistrement en 1962, lorsqu'il avait des soucis avec les dirigeants de son ancienne maison de disques.
À la suite des stratégies commerciales imaginées pour la sortie du disque, mon père, déçu, rejoint l'horizon et les silences de son île. Lors d'un séjour en Europe en octobre 1978, à la suite d'un malaise, Jacques est hospitalisé. Sur la pointe du cœur, il décède, à l'âge de 49 ans, d'une embolie pulmonaire à l'aube du lundi 9 octobre, quand Paris dort encore.
Pour aider l'île d'Hiva Oa à sortir de son anonymat, mon père demande de s'y faire enterrer dans le petit cimetière marin face à l'éternité de la mer. Et c'est ainsi que l'auteur, jongleur de mots, repose désormais aux côtés de Gauguin, le peintre, joueur de couleurs. Imaginant qu'ils seraient nombreux à vouloir venir sur sa tombe, mon père, par cette demande, suscite depuis un intérêt constant pour cette île de l'autre bout du monde qui désormais est connue et reconnue un peu grâce à lui. Jusqu'au bout et au-delà, comme il le rêva, sa vie et même sa mort furent donc utiles à quelque chose.
Je crois qu'un homme c'est un outil et il faut qu'il serve quelque part et dans une certaine direction.
Interview sur Les risques du métier, Sonuma.
Afin de découvrir les dernières années de la vie de mon père, de 1973 à 1978, je vous invite à venir à la Fondation pour y visionner les 4 films de 2 heures chacun que j'ai réalisés sur cette période si mal connue du public :
Jacques Brel naît à Schaerbeek le 8 avril.
Il rédige son Livre de Famille.
Il entre dans le mouvement de jeunesse La Franche Cordée.
Il rencontre la journaliste belge Angèle Guller.
Il enregistre son premier 78 tours pour Philips, rencontre Canetti à Paris, enregistre son répertoire à Radio Hasselt et passe aux Trois Baudets.
Il enregistre son premier 33 tours, Grand Jacques, joue dans les cabarets parisiens et participe aux Tournées Canetti.
Il enregistre Quand on n'a que l'amour et rencontre François Rauber, futur arrangeur et co-compositeur de plusieurs titres.
Il rencontre Gérard Jouannest, reçoit le prix Charles Cros pour Quand on n'a que l'amour et passe en vedette américaine à l'Alhambra.
Il enregistre Au printemps et passe en vedette américaine à l'Olympia.
Il enregistre Ne me quitte pas. François Rauber devient son arrangeur exclusif ; Brel passe en vedette à Bobino et rencontre Jean Corti.
Il passe pour la première fois en vedette à l'Olympia et enregistre Marieke puis Les Flamandes.
Il quitte Philips pour Barclay, enregistre Le Plat Pays et crée sa maison d'édition musicale, les Éditions Pouchenel.
Il enregistre Les Vieux. Le 23 juillet, son récital de Knokke est filmé.
Il enregistre Mathilde. En octobre, il passe à l'Olympia, où Amsterdam est enregistré.
Il enregistre Ces gens-là.
Plusieurs disques sont réédités chez Philips. Les 28 et 29 octobre, le film des Adieux à l'Olympia est tourné ; Brel décide d'arrêter les tours de chant.
Il enregistre La Chanson des vieux amants, donne sa dernière prestation sur scène à Roubaix en mai et joue dans Les Risques du métier.
Il enregistre Vesoul, joue dans La Bande à Bonnot et crée en français L'Homme de la Mancha.
Il enregistre L'Histoire de Babar et Pierre et le Loup, puis joue dans Mon oncle Benjamin.
Il joue dans Mont-Dragon.
Il joue dans Les Assassins de l'ordre, tourne Franz comme réalisateur, donne l'interview Brel parle le 8 juillet et joue dans L'Aventure c'est l'Aventure.
Il réenregistre douze titres avec de nouvelles orchestrations, réalise Le Far West et joue dans Le Bar de la Fourche.
Il joue dans L'Emmerdeur.
Il quitte Anvers sur son voilier L'Askoy II.
Il traverse le Pacifique vers la Polynésie.
Il s'installe sur l'île d'Hiva Oa, dans l'archipel des Marquises.
Il enregistre son dernier disque, Les Marquises.
Jacques Brel meurt le 9 octobre à Bobigny, en région parisienne. Il repose sur l'île d'Hiva Oa.
Le cœur dans les étoiles
Y avait mon grand-père
Y avait ma grand-mère
Bruxelles, 1963